Les marchés absorbent les premières inquiétudes sur les récoltes de 2026
par John Buckley
Le froid glacial aux États-Unis, en Russie et en Ukraine a mis les marchés céréaliers sous tension le mois dernier, malgré des approvisionnements abondants promettant la constitution de stocks mondiaux de blé la plus importante depuis des années. Le marchés ne pouvaient ignorer les prévisions d’une possible chute à moins 30°C dans la région de la mer Noire, faisant peser un risque réel de gel hivernal pour certains des plus grands acteurs du marché mondial du blé. Cependant, l’ampleur des dégâts sur les cultures – s’il y en a – ne sera pas connue avant la sortie de dormance au printemps, et de nombreux analystes relativisaient ce risque jusqu’à la mi-février
Le composant céréalier principal, le maïs, a également connu une brève envolée haussière suite à des rapports de conditions chaudes et sèches dans certaines régions d’Amérique latine, où les récoltes géantes attendues ont contribué à maintenir les prix mondiaux de cette céréale à la baisse ces derniers mois. Certains analystes ont revu à la baisse leurs prévisions pour le Brésil et l’Argentine. Pourtant, cette réaction semblait également s’atténuer ces dernières semaines, les opérateurs intégrant à nouveau les données majoritairement baissières provenant de l’USDA, de l’IGC et d’autres, soulignant une forte offre future de maïs.
Étant donné que la constitution de stocks reste probable pour cette saison au moins, les marchés à terme ont bien fait de maintenir leurs primes de prix à terme pour les céréales, qui atteignent encore jusqu’à 14 % pour le blé de Chicago et près de 12 % pour le blé de l’UE et le maïs de Chicago. Cela continue de suggérer que les opérateurs à terme voient de la “valeur” dans des niveaux actuels. Les importateurs aussi, probablement, au vu d’une récente série d’achats de blé assez importants de la part de grands acheteurs traditionnels comme l’Égypte, l’Arabie saoudite et le Maroc. Le maïs, quant à lui, a connu un fort commerce d’exportation mondial (notamment aux États-Unis, où les exportations et les nouvelles ventes progressent à leur rythme le plus rapide depuis des années). Une partie de cela pourrait refléter l’intérêt de la Chine depuis l’amélioration récente des relations commerciales avec les États-Unis, où certaines ventes officiellement listées comme acheteur “inconnu” pourraient finalement aller dans cette direction.
Malgré les inquiétudes liées à la météo, la plupart des discussions sur le blé ces dernières semaines ont porté sur le thème récurrent de la concurrence entre exportateurs pour les clients. Cela a été accentué par des récoltes exceptionnellement importantes dan l’hémisphère sud, où l’Argentine continue de proposer une concurrence tarifaire soutenue face aux leaders habituels que sont la Russie et l’Ukraine.
Les derni!res estimations de récolte de l’Argentine ont atteint près de 28 millions (m) de tonnes contre 18,5 m l’an dernier et seulement 12,6 m en 2022/23. Sa plus grande récolte jamais enregistrée devrait permettre, selon l’USDA, d’exporter environ 17,5 m de tonnes contre 10,5 m l’an dernier et à peine 4,7 m deux an auparavant. Ainsi, l’Argentine a facilement comblé l’espace laissé par la baisse (bien que toujours importante) des exportations de la mer Noire. La Russie, à son apogée en 2023/24, a expédié 55,5 m de tonnes et devrait actuellement en exporter environ 44 m pour 2025/26. Il ne serait pas surprenant de voir cette estimation révisée à la hausse après que certains analystes russes de renom ont relevé leurs prévisions de récolte de 2,0 à 3,0 m de tonnes à la mi-février. L’Ukraine exportait régulièrement 17/18 m de tonnes jusqu’à la saison dernière où elle est passée sous la barre des 16 m, avec 14 m actuellement prévus pour 2025/26.
La concurrence de l’hémisphère sud a été encore renforcée par des récoltes australiennes supérieures à la normale. Le pic a été atteint avec un record de 40,5 m de tonnes produits en 2022/23, suivi d’un bon 26 m en 2023/24, puis d’un retour à 34 m la saison dernière et une prévision de 37 m pour 2025/26, ce qui devrait générer, selon l’USDA, environ 27 m de tonnes d’exportations.
L’année de sécheresse/canicule 2024/25 a vu le deuxième plus grand exportateur, l’UE, se retirer nettement de la compétition, réduisant ses exportations de 38 m à 28 m de tonnes. Sa récolte 2025/26 rebondit de 122 m à 144 m de tonnes, compensée seulement en partie par une baisse de 4,0 de tonnes des stocks de départ. Cependant, les espoirs d’exportation ont récemment été freinés par un euro plus fort et une concurrence toujours redoutable de la mer Noire et de l’hémisphère sud. L’USDA a récemment réduit sa prévision saisonnière d’exportation de l’UE à 31,5 m de tonnes – en hausse par rapport aux 28 m de l’an dernier mais reflétant à peine l’ampleur du rebond de la récolte – et le commerce d’exportation récent suggère que même cet objectif pourrait être difficile à atteindre. Les prix du blé de la mer Noire semblaient à un moment donné augmenter en raison des perspectives de froid intense et des contraintes de chargement portuaire causées par ces conditions (ainsi que le conflit en cours en Ukraine), mais cela pourrait ne pas durer. Sauf mauvaise surprise sur les récoltes au printemps, la région semble encore susceptible de maintenir une forte présence sur les canaux d’exportation et, au moment où nous mettions sous presse, continuait d’évincer l’Europe de l’Ouest.
Le ratio stocks/utilisation mondial du blé a récemment été estimé à 23 %, le plus élevé depuis 2020/21, avec la plus forte augmentation des approvisionnements chez les grands exportateurs – difficile d’y voir une perspective haussière. Bien que l’IGC suggère que la surface mondiale de blé semée pourrait légèrement diminuer, des rendements normaux pourraient limiter toute baisse de la production à un modeste 2 %. Étant donné que la récolte de cette saison semble avoir été sérieusement sous-estimée par tous, cela ne devrait pas générer beaucoup de signaux haussiers pour le moment.
Il faut cependant garder à l’esprit l’attitude des fonds spéculatifs, qui prennent des positions longues ou courtes sur les marchés à terme. Même sans preuve de retournements majeurs de récolte, les échéances lointaines suggèrent que le blé et le maïs des leaders du marché sont jugés sont suffisamment bon marché pour stimuler la consommation, peut-être plus que ne le prévoient les analystes. Pour le blé, la consommation est déjà estimée à +1,7 % contre 1,6 % l’an dernier et une moyenne de 0,8 % sur les trois années précédentes.
Alors que les stocks mondiaux de blé devraient encore augmenter en 2025/26, le maïs devrait connaître une nouvelle baise pour répondre à une demande légèrement supérieure à l’offre. Même avec une récolte record aux États-Unis (432 m contre 378 m de tonnes la saison dernière), une grosse récolte chinoise (301 m contre 295 m) et une autre récolte latino-américaine supérieure à la normale, la production mondiale de maïs reste inférieure d’environ 5,0 m de tonnes à la demande. Ce n’et pas une cart suffisant pour exciter les marchés, mais le report de stocks aura diminué pour la deuxième année consécutive d’environ 26 m de tonnes au total, soit environ 8 % sur toute la période.
Les exportations de maïs s’annoncent exceptionnelles, l’USDA prévoyant actuellement environ 200 m de tonnes pour 2025/26 (+4,7 %). Il est particulièrement intéressant de noter la reprise du commerce du principal fournisseur, les États-Unis, passant de seulement 43 m de tonnes il y a trois ans à une prévision de 82 m pour la saison en cours. C’est une belle performance à un moment où le Brésil devrait expédier 42 m (39 m) et l’Argentine 33 m (34 m), l’Ukraine 22 m (20 m). Le plus grand gain pourrait concerner le client le plus décevant de l’an dernier, la Chine, qui devrait passer d’un maigre 1,8 m à 8,0 m de tonne (loin derrières les 18/23 m des dernières années). Le principal client, le Mexique, pourrait légèrement dépasser le record de 26 m de l’an dernier, tandis que le deuxième importateur, l’UE, pourrait prendre 1,0 m de tonnes de plus à 19,5 m. Le marché phare des contrats à terme sur le maïs de Chicago est soutenu depuis des mois par la reprise des exportations américaines, mais l’attention pourrait bientôt se porter sur l’avancement des semis américains pour la récolte 2026.
Tourteaux/protéines
Le leader du marché des tourteaux, le soja, a vu son prix augmenter récemment, suivant la fermeté des contrats à terme sur le soja à Chicago. Au moment où ce numéro est mis sous presse, le tourteau proche a augmenté de près de 6 % par rapport à son point bas du début d’année. Sur la même période, les fèves ont bondi de deux fois plus, principalement en réaction au regain de la demande d’importation chinoise que les États-Unis avaient perdue au second semestre 2025 après que le président Trump a lancé sa guerre tarifaire contre la République populaire (de loin son principal client pour le soja). Malgré un certain scepticisme initial quant à la capacité de la Chine à atteindre un nouvel objectif d’achat d’environ 12 m de tonnes de soja américain (en échange d’une baisse des droits de douane américains sur les importations en provenance de Chine), cet objectif a désormais été atteint, voire dépassé. De plus, les récentes déclarations encourageantes de la Maison Blanche laissent penser que la Chine pourrait continuer à acheter pour atteindre un objectif possible de 20 m de tonnes sur l’ensemble de l’année.
Malgré la reprise récente, les exportations totales américaines pour la saison en cours restent nettement en retard par rapport à l’an dernier en raison du retrait précoce des achats chinois. À la mi-février, l’écart sur les ventes/livraisons totales était d’environ 34 %. Dans le même temps, les principaux concurrents des États-Unis pour le soja chinois et autres, le Brésil et l’Argentine, approchent du début de leur campagne d’exportation 2026. Les deux pays s’attendent à de grosses récoltes, malgré quelques inquiétudes initiales concernant la sécheresse et la chaleur qui auraient pu réduire les rendements. Le Brésil semble même dépasser certaines des prévisions précédentes avec un potentiel de 180 m de tonnes selon la dernière estimation de l’USDA. Ce serait de loin sa plus grande récolte, contre 173 m l’an dernier et seulement 130,5 m de tonnes en 2021/22. Ainsi, selon ce que fera la Chine ensuite – et selon la compétitivité de prix des nouvelles récoltes latino-américaines – la récente hausse des prix du soja pourrait ralentir ou s’arrêter. Beaucoup dépendra aussi de la météo et des indications de semis aux États-Unis dans les semaines et mois à venir alors qu’ils se préparent à semer leur prochaine récolte.
Dans l’ensemble, la production mondiale de soja pour 2025/26 (qui inclut les prochaines récoltes latino-américaines mentionnées ci-dessus) devrait être similaire à celle de l’an dernier, à environ 428 m de tonnes, une récolte américaine inférieure aux attentes compensant la progression du Brésil. Le broyage mondial de soja devrait croître d’environ 2,5 %, nettement moins que l’excellent 8,5 % atteint en 2024/25, avec une croissance plus lente aux États-Unis et des baisses en Argentine et en Inde. Cependant, la production de tourteau de soja devrait toujours dépasser la consommation, tandis que les stocks de soja devraient rester nettement supérieurs à la normale, disponibles pour le broyage si besoin et suggérant une modération des prix pour l’année à venir.
L’USDA continue d’estimer que le prix moyen saisonnier du tourteau de soja domestique sera légèrement inférieur cette saison à celui de l’an dernier et environ 23 % moins cher qu’en 2023/24. Les marchés à terme suggèrent que le soja sera à un prix similaire jusqu’au printemps 2027 et que le tourteau ne sera pas beaucoup plus cher qu’actuellement. Parmi les autres principaux tourteaux, l’offre de colza bénéficiera de la récolte mondiale plus importante de la saison en cours, tandis que la plupart des autres produits devraient être en offre similaire. Mais comme d’habitude, là où le soja (75 % de l’offre) mène, les autres suivent.
Dernières nouvelles
Le regain de la demande chinoise pour le soja américain semble avoir un impact considérable sur les intentions de semis des agriculteurs américains. Loin de se détourner du soja, comme cela semblait possible il y a quelques mois, les producteurs pourraient augmenter la surface de près de 6 % pour atteindre environ 86 m d’acres, selon CoBank – l’un des plus grands fournisseurs privés de crédit à l’économie rurale américaine.
Il note que les agriculteurs américains ont été confrontés à une pression croissante due à la faiblesse des prix des cultures et à la hausse des coûts de production, mais avec le retour de la Chine et l’augmentation de la capacité de trituration américaine, les perspectives de rentabilité du soja se sont nettement améliorées par rapport aux cultures concurrentes.
En revanche, après une surface de maïs historiquement élevée en 2025, entraînant des stocks records, les agriculteurs américains cherchent à réduire leur risque commercial en diminuant la surface semée en maïs d’environ 4,8 % pour atteindre 94 m d’acres, malgré une forte demande pour la céréale, selon CoBank.
Il prévoit également que les semis de blé de printemps reculeront d’un pour cent à 9,89 m d’acres en raison de rendements relativement plus faibles et d’un potentiel de profit inférieur à celui du maïs et du soja. Cependant, il avertit que ce marché pourrait rester sensible aux signaux de prix, par exemple si une réduction des semis plus forte que prévu déclenchait un rebond qui pourrait modifier les décisions finales de semis. Les semis de blé dur aux États-Unis pourraient quant à eux baisser de 3 % à 2,12 m d’acres.
Les perspectives de CoBank diffèrent légèrement de la projection de base de l’USDA de février, qui prévoit une surface de soja à 85 m d’acres et de maïs à 95 m d’acres, bien que les deux projections partagent la même tendance générale. La projection de base de l’USDA prévoit également une surface totale de blé aux États-Unis à 44 m d’acres contre 45,3 m l’an dernier, ce qui serait le niveau le plus bas depuis 2020.