Félix Bonduelle est un entrepreneur français de 31 passionné par l’agriculture et la technologie. Diplômé de l’Institut polytechnique LaSalle en génie agronomique, il a débuté sa carrière dans l’industrie alimentaire, travaillant dans la production chez Bonduelle (un important transformateur européen de légumes) et dans la vente chez La Fournée Dorée (un groupe français leader dans le domaine de la boulangerie).
En 2018, il a rencontré Vindicien Delcourt, un céréalier du nord de la France, avec lequel il a cofondé Javelot. Initialement axée sur la surveillance intelligente de la température des céréales, l’entreprise a rapidement évolué pour devenir une entreprise AgTech de premier plan, spécialisée dans les solutions numériques pour les opérations post-récolte.
Aujourd’hui, la plateforme connectée de Javelot couvre plus de 20 millions de tonnes de céréales stockées en France et en Europe, aidant les coopératives et les agriculteurs à optimiser le stockage, à réduire le gaspillage et à améliorer la durabilité. Félix est convaincu que les technologies numériques sont essentielles pour relever les défis climatiques et de productivité de l’agriculture. Avec Javelot, il vise à faire de l’entreprise un acteur AgTech de référence pour la transformation post-récolte.
Vous avez une riche carrière dans le secteur. Qu’est-ce qui vous a initialement attiré vers ce domaine ?
Ma carrière a toujours été guidée par un intérêt marqué pour l’agriculture, l’innovation et la durabilité, des valeurs qui ont sans doute été façonnées par mon milieu familial. Avant de cofonder Javelot, j’ai eu l’occasion de travailler avec différentes entreprises du secteur agroalimentaire, ce qui m’a permis de comprendre à la fois les défis et les opportunités de la chaîne de valeur agricole.
En 2018, avec Vindicien Delcourt, un agriculteur du nord de la France, nous avons décidé de créer Javelot. Notre constat était simple : la phase post-récolte, bien que cruciale, était souvent négligée. Les pertes de stockage, les risques liés à la sécurité alimentaire et les inefficacités opérationnelles constituaient des défis majeurs pour les agriculteurs et les coopératives.
Nous avons commencé par développer des solutions connectées pour optimiser le stockage des céréales, en particulier la surveillance de la température afin de prévenir les infestations et les moisissures. Nous avons rapidement compris que si le stockage était un élément clé des défis post-récolte, il n’était pas suffisant à lui seul. Cela nous a amenés à élargir notre offre pour inclure des outils d’optimisation logistique et de gestion des flux, ce qui nous permet d’accompagner nos partenaires tout au long de la chaîne post-récolte.
Pouvez-vous nous parler un peu de Javelot et des outils que vous utilisez pour aider les manutentionnaires de céréales à optimiser leurs opérations post-récolte ?
Javelot a été fondée avec l’ambition de transformer la gestion post-récolte. Nous avons commencé par le stockage en créant une plateforme numérique qui centralise les données des silos afin de permettre un contrôle intelligent en particulier de la ventilation. Cette approche garantit une conservation optimale des céréales tout en réduisant les coûts énergétiques, en minimisant l’utilisation d’insecticides et en préservant la qualité des céréales.
Ce qui rend notre solution unique, c’est sa capacité à fournir une vue consolidée et à grande échelle des performances de stockage sur tous les sites d’un opérateur.
Mais notre vision va au-delà du simple stockage. Nous avons progressivement élargi notre offre pour inclure la gestion logistique, la planification des flux, la traçabilité et la conformité. Notre ambition est claire : intégrer l’ensemble de la chaîne de données post-récolte dans une solution unique et inter-opérable. En centralisant les informations, nous aidons les opérateurs à prendre des décisions plus rapides et plus éclairées, contribuant ainsi à rendre le secteur céréalier plus efficace, plus rentable et plus durable.
Aujourd’hui, plus de 20 millions de tonnes de céréales sont gérées par Javelot dans sept pays européens. De grandes coopératives telles que BayWa en Allemagne, Frontier au Royaume-Uni et Axéréal en France nous font confiance.
Nous perdons une quantité énorme de céréales pendant le stockage, avant même qu’elles n’entrent dans le processus de production, et compte tenu de l’importance accordée à la durabilité, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser cette situation perdurer. Pourriez-vous nous donner votre point de vue sur la signification et l’importance de la conservation des céréales ?
Lorsque nous parlons de pertes de stockage, nous pensons souvent aux pertes physiques : les céréales avariées, invendables ou gaspillées. C’est certainement un problème, en particulier dans les pays émergents où les infrastructures peuvent être insuffisantes. Mais en Europe et dans d’autres régions dotées de systèmes de stockage structurés, le véritable défi consiste à préserver la valeur des céréales.
Chaque déclassement évité, chaque cycle de ventilation optimisé, chaque tonne stockée au bon endroit et au bon moment signifie une marge préservée, moins de kilomètres inutiles parcourus et une réduction de l’utilisation des intrants. Cela permet également d’améliorer l’empreinte carbone. La véritable efficacité ne consiste pas seulement à éviter les pertes brutes, mais aussi à maximiser le potentiel économique et environnemental des céréales tout au long de la phase post-récolte.
C’est la vision que nous défendons chez Javelot : la préservation n’est pas une fin en soi, c’est un moteur de compétitivité et de durabilité pour l’ensemble de la chaîne de valeur.
L’IA connaît un développement rapide dans tous les secteurs. Quels sont les avantages de l’IA et de la numérisation dans la manutention des céréales ?
Avant de parler d’intelligence artificielle, il faut parler de données. L’accessibilité, la qualité et le contrôle des données sont des conditions préalables essentielles pour anticiper, gérer et optimiser véritablement les opérations post-récolte. Trop souvent, les informations sont fragmentées, incomplètes ou dispersées dans différents outils. Chez Javelot, notre première mission est de reconnecter les données (température, stocks, flux, météo, transport) dans un environnement centralisé et lisible.
Une fois cette base solide en place, l’IA devient un véritable moteur de performance. Elle nous permet de construire des modèles prédictifs pour automatiser des décisions complexes : quand ventiler, où affecter un camion, comment anticiper un goulot d’étranglement dans le stockage, etc. L’IA n’a de valeur que si elle est intégrée dans un processus clair, alimenté par des données fiables.
Un autre avantage de l’IA est sa capacité à expliquer les décisions prises par l’algorithme. L’optimisation logistique implique de jongler avec de nombreuses contraintes et coûts (transport, stockage, manutention, etc.). Grâce aux grands modèles linguistiques (LLM), l’utilisateur peut interroger le système pour comprendre le raisonnement qui sous-tend un choix (comme un itinéraire de transport spécifique), ce qui l’aide à adopter la solution ou à identifier les domaines d’amélioration au sein de son organisation.
La numérisation des opérations post-récolte est avant tout une question de méthode et d’organisation. L’IA est une extension naturelle de cette démarche et ouvre d’énormes possibilités pour une agriculture plus efficace, plus réactive et plus durable.
Quelles opportunités voyez-vous pour l’entreprise à l’avenir, en termes de croissance et d’expansion ?
Nous voyons de nombreuses opportunités de croissance, tant sur le plan géographique que fonctionnel. Du point de vue du marché, nous continuons à étendre notre présence en Europe, où nous sommes déjà bien implantés en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et en Europe du Nord. Ces régions ont clairement compris les enjeux opérationnels et environnementaux de l’après-récolte, et nous continuons à renforcer notre position sur ces marchés. Parallèlement, nous commençons à nous implanter aux États-Unis, où l’échelle de production rend notre solution particulièrement adaptée. Notre modèle et la manière dont nous l’avons construit nous permettent de nous développer efficacement.
Sur le plan fonctionnel, notre ambition est d’élargir notre champ d’action. Le stockage a été notre point d’entrée, mais il ne sera bientôt plus qu’une composante de notre plateforme. Nous construisons une solution complète capable de couvrir l’ensemble de la chaîne de valeur post-récolte : planification logistique, gestion des flux, contrôle qualité, indicateurs carbone, traçabilité…
L’objectif est clair : offrir une vision intégrée et contrôlable de l’après-récolte, améliorant à la fois la rentabilité et l’impact environnemental.
Notre croissance repose sur une approche de co-création avec les acteurs du secteur, afin de fournir des outils concrets qui répondent aux besoins réels sur le terrain.
À l’horizon, quelles sont selon vous les opportunités et les défis les plus importants pour le secteur céréalier, notamment en matière de durabilité et de sécurité alimentaire ?
Le secteur céréalier est confronté à un double défi : produire de manière durable tout en restant compétitif dans un contexte mondial instable. La pression sur les ressources, la volatilité des marchés et les exigences croissantes en matière de traçabilité et d’empreinte carbone obligent l’ensemble de la chaîne de valeur à s’adapter.
L’après-récolte est l’un des nombreux leviers, mais il s’agit d’un levier stratégique souvent sous-utilisé. Une meilleure gestion des stocks, l’optimisation des flux, la réduction des pertes et des intrants sont autant de mesures concrètes qui contribuent à la performance économique et environnementale.
Les opérateurs de stockage qui s’engagent dans une transformation numérique stratégique seront les mieux placés pour relever ces défis. Il en va de même pour les pays : ceux qui investissent dans l’efficacité de leur chaîne post-récolte renforceront leur compétitivité sur la scène mondiale. La course est lancée, et elle commence maintenant.



