par Vera Ferreri, directrice du musée, Musée FlourWorld, Allemagne
Puerto Cabello au Venezuela. Les machines de remplissage vibrent et s’entrechoquent dans l’usine de production Molinos Nationales. Les ouvriers remplissent de la fine farine de blé dans des sacs robustes portant la marque “Grand Aguante” et représentant un homme musclé aux couleurs vives. Il bombe son torse massif et brise une lourde chaîne à la seule force de ses bras. L’image rappelle les anciens hommes forts de carnaval et de cirque, immortalisés par Federico Fellini dans son film La Strada de 1954. À quinze ans, Fellini avait été profondément impressionné par un tel homme fort de cirque, qui se vantait devant la foule de pouvoir briser n’importe quelle chaîne simplement en contractant ses pectoraux.
Sur ce sac de farine sud-américain, le briseur de chaîne n’est pas un artiste, mais un symbole. Il suggère aux clients qu cela force du grain est transmise directement au corps lorsque les produits fabriqués avec la farine sont consommés. La farine promet une force avec laquelle on peut réellement briser des chaînes.
Livres d’histoire de la meunerie
La farine n’est pas particulièrement photogénique, mais cette poudre blanche et inodore quitte les moulins du monte entier à hauteur de plus de 450 millions de tonnes par an. Un sac en jute, en papier ou en plastique suffit à la protéger des insectes et de l’humidité lors de son voyage vers la boulangerie. Mais les meuniers du monde ne se contentent pas d’imprimer le poids et l’adresse de l’entreprise sur leur produit. Ils transforment leurs sacs de farine en livres d’histoire à de nombreuses pages, car ce qui apparait sur les sacs est bien plus qu’une simple décoration.
Les images, les mots et les noms de marque racontent des histoires et archivent des traditions. Ils font des promesses, témoignent de l’histoire et portent un savoir culturel. Les illustrations sur les sacs montrent ce que contient la farine – l’énergie du soleil, la vitalité du grain, le statut, la tradition. Les graphistes abordent cela différemment selon les régions. Là où l’Occident se tourne vers la tradition, le Sud parle d’énergie. Là où l’Asie fait appel au ciel, l’Amérique latine répond par la foi.
La tradition comme promesse
Dans les pays occidentaux, la tradition est le symbole dominant. Les sacs allemands montrent des moulins à vent historiques, des scènes de récolte rurales ou des moments locaux comme le “Roland” à Brême. Aurora, la déesse du matin, apparaît également, avec le soleil éclatant ou des diamants précieux. De telles images évoquent la qualité artisanale, la fiabilité et l’authenticité. Elles dégagent une stabilité familière. Ceux qui tiennent un tel sac tiennent la certitude et la sécurité.
La puissance du soleil
Dans d’autres régions, les moulins puisent leurs images dans la mythologie et le monde animal. À l’arrière-plan, il y a presque toujours la même force, le soleil, qui fait mûrir le grain dans les champs. Au Sénégal, en Afrique de l’Ouest, les moulins utilisent le lion pour l’art de leurs sacs de farine. Le lion est le roi incontesté des animaux, et sa crinière majestueuse de poils jaunes entouré sa tête comme un halo solaire éclatant. Les anciens Grecs et Romains honoraient le lion comme symbole du soleil pour cette raison précise. Ceux qui achètent la farine dans ce sac africain achètent, au sens figuré, la puissance du soleil.
En Indonésie, les ouvriers des moulins remplissent la farine dans des sacs arborant un motif céleste – le Dragon Bleu. Cette créature fabuleuse est considérée comme une force divine en Asie. En astrologie chinoise, le Dragon Bleu marque l’Est et, avec lui, la direction du soleil levant. Il représente le pouvoir impérial et incarne le cycle d’énergie sans fin de la nature, associant la farine au quotidien au cours des astres.
La foi comme garant
Des figures religieuses sont également utilisées pour garantir la qualité de la farine. Un sac du Guatemala porte une image colorée de Notre-Dame de Covadonga, une sainte patronne catholique que les conquistadors espagnols ont apportée avec eux en Amérique centrale du XVIe siècle et qui est réputée pour sa foi forte et pure. La force et la pureté sont des propriétés centrales de la farine de blé de haute qualité. Dans la chrétienté, le grain est considéré comme un attribut de la Vierge Marie, qui apparait souvent vêtue d’une robe d’épis de blé dans la tradition picturale. Dans cette culture, l’imagerie religieuse sur les sacs est une garantie d’un aliment irréprochable, réunissant la foi et le produit.
Au Mexique, l’archange Michel apparaît sur les sacs et en Espagne, c’est Saint Antoine, tandis que la Vierge Marie est représentée sur les sacs grecs comme la Madone à l’enfant. Au-delà des confessions religieuses, les moulins recherchent l’association avec le divin, car le divin représente ce qu’aucune étiquette ne peut promettre – la confiance.
La haute technologie sur un sac
Aux côtés de ces motifs archaïques et religieux, des œuvres d’art étonnamment modernes ornent les sacs de farine à travers le monde. En Inde, un pays dont la tradition agricole remonte à des millénaires, certains moulins ont fait le choix conscient d’utiliser des images contemporaines. Un sac indien présente un dessin détaillé d’un ordinateur. Il symbolise le progrès technologique, la grande efficacité et la modernité des machines des moulins, présentant avec assurance l’ancien métier de meunier comme une industrie de haute technologie. L’ordinateur démontre la flexibilité du langage du sac de farine, qui peut exprimer la tradition, la puissance, la foi ou le progrès, selon le message que le moulin souhaite transmettre à ses clients.
Une archive des symboles
Plus de 4000 sacs artistiquement imprimés de plus de 150 pays sont exposés au musée FlourWorld à Wittenburg, en Allemagne. Dans les salles lumineuses de cet ancien tribunal de district, les sacs composent la Sackothèque, la seule de ce genre au monde. Les sacs sont suspendus côte à côte, classés par ordre alphabétique de pays. La collection est surveillée par une œuvre d’art spéciale de l’artiste berlinoise Kathinka Willinek, composée de plus de dix mille nœuds en fils de nylon de couleurs différentes qui forment une représentation de l’ancienne déesse de la fertilité Déméter. Dans sa main, elle tient une double hache dont les bords semi-circulaires symbolisent les phases de la lune. La Terre et les cieux, la matière te l’outil, tout se réunit dans cette œuvre d’art soigneusement composée.
Une visite à la Sackothèque est une visite dans une archive culturelle. Chaque lion, chaque saint, chaque dragon, chaque ordinateur représente une réponse à la même question : Que contient cette poudre, et qu’est-ce qui la rend bonne ? Et à la fin de l’exposition, quelque part entre le Sénégal et Sumatra, se trouve l’homme fort de Puerto Cabello. Il tient dans ses mains les extrémités de la chaîne brisée, nous rappelant qu’un seul sac contient plus de 25 kilos de farine. Dans cette image réside la promesse que les moulins tiennent à leurs clients depuis des milliers d’années – il y a de la puissance dans cette poudre.



