Préserver la santé animale à l’avenir
par Edward Manchester, directeur commercial mondial, Ecolex Animal Nutrition, Singapour
La demande mondiale en protéines animales continue de croître, sous l’effet de l’augmentation de la population, de la hausse des revenus et de l’évolution des préférences alimentaires. Si l’élevage joue un rôle essentiel dans l’alimentation de milliards de personnes, cette croissance s’accompagne toutefois de défis complexes, la résistance aux antimicrobiens (RAM) devenant une préoccupation majeure qui façonne les attentes des consommateurs et les politiques réglementaires.
Comprendre la complexité de l’AMR
Dans l’élevage, les antibiotiques ont toujours été utilisés non seulement pour traiter les infections, mais aussi pour prévenir les maladies et favoriser la croissance. Si ces pratiques ont contribué à stimuler la productivité, elles ont également été associées à l’émergence et à la propagation de bactéries résistantes aux antibiotiques. Ces souches résistantes peuvent se transmettre à l’homme par contact direct, par la consommation de produits d’origine animale ou par des voies environnementales, ce qui représente un risque important pour la santé publique.
Il est essentiel de reconnaître que l’élevage n’est qu’une partie du défi mondial complexe que représente la RAM. L’utilisation médicale chez l’homme, l’insalubrité et les facteurs environnementaux jouent tous un rôle important.
Cette interdépendance souligne la nécessité urgente d’une stratégie “One Health” unifiée et globale pour lutter efficacement contre la RAM, protéger la santé publique et garantir une production alimentaire durable.
Pourquoi l’anti-inflammation est-elle importante ?
Depuis les années 1950, les antibiotiques utilisés comme facteurs de croissance (AGP) sont un outil fondamental dans l’élevage, principalement appréciés pour leur capacité à contrôler les bactéries pathogènes et à améliorer les performances de croissance. Traditionnellement, leurs avantages étaient attribués à leurs propriétés antimicrobiennes. Cependant, des recherches remettent aujourd’hui en question cette opinion de longue date, suggérant que les effets promoteurs de croissance de AGP pourraient être largement attribuables à leurs propriétés anti-inflammatoires plutôt qu’à leur action antimicrobienne directe.
D’autres preuves que les AGP “masquaient” l’inflammation ont été mises en évidence par l’augmentation de l’incidence de la nécrose médiée par Clostridium perfringens dans le monde entier depuis le retrait des AGP de l’alimentation des volailles. Clostridium perfringens est un commensal normal de l’intestin du poulet, même dans les régimes alimentaires contenant des AGP.
Une inflammation chronique de faible intensité dans l’intestin peut nuire à l’absorption des nutriments, détourner l’énergie de la croissance vers les réponses immunitaires et compromettre l’intégrité de la barrière intestinale. En réduisant cette inflammation, les AGP contribuent à préserver la santé et le fonctionnement de l’intestin, permettant ainsi aux animaux de consacrer davantage d’énergie à leur croissance et à leur production plutôt qu’à leur défense immunitaire.
Par exemple, les AGP couramment utilisés, tels que la virginiamycine, la chlortétracycline (CTC) et le bacitracine méthylène disalicylate (BMD), ont des effets anti-inflammatoires puissants malgré leur activité antimicrobienne relativement modeste. À l’inverse, la péniciline, un antibiotique puissant efficace contre certaines bactéries gram-positives grâce à l’inhibition de la synthèse de la paroi cellulaire bactérienne, n’est pas utilisée comme AGP et présente des propriétés anti-inflammatoires limitées.
Ces résultats ont des implications importantes pour l’avenir de l’agriculture animale durable. En mettant l’accent sur le contrôle de l’inflammation intestinale plutôt que sur l’activité antimicrobienne, nous pouvons préserver la santé et la productivité des animaux tout en réduisant notre dépendance aux antibiotiques, contribuant ainsi à la lutte mondiale contre la RAM.
Innover dans la nutrition animale
Ces nouvelles connaissances peuvent guider l’innovation dans le domaine des additifs alimentaires, de la nutrition et des pratiques de gestion afin de favoriser la santé intestinale et d’optimiser la croissance de manière naturelle. À titre d’exemple, la “monolaurine”, un acide gras naturel à chaîne moyenne qui possède de puissantes propriétés antimicrobiennes à large spectre contre les bactéries, les champignons et les virus à enveloppe lipidique, sans favoriser le développement de résistances. En réduisant les populations de pathogènes, la monolaurine aide non seulement à prévenir les infections, mais aussi à réduire l’inflammation intestinale, ce qui améliore l’absorption des nutriments et donc l’efficacité alimentaire.
En outre, les composés d’origine végétale, ou phytogéniques, ou les huilles essentielles, telles que les huiles d’origan, d’ail, de thym, de romarin et de poivron rouge, sont également prometteurs en tant que substituts des AGP, car ils ont non seulement des propriétés anti-inflammatoires, mais souvent aussi des propriétés antioxydantes et antimicrobiennes. Ces additifs naturels peuvent modifier positivement la composition du microbiote intestinal, réduire les bactéries pathogènes et améliorer les performances de croissance.
Réduire la fermentation des protéines
Lorsque les protéines alimentaires ne sont pas entièrement digérées dans le tractus gastro-intestinal supérieur des porcs et de la volaille et atteignent ensuite le gros intestin, des bactéries protéolytiques telles que Clostridium, Enterococcuset Staphylococcus ferment ces protéines. Cette fermentation microbienne produit divers métabolites, notamment de l’ammoniac, des amines biogènes comme la putrescine et l’histamine, des commposés indoliques et phénoliques tels que le skatole et le p-crésol, ainsi que du sulfure d’hydrogène. Plusieurs de ces métabolites sont potentiellement toxiques et peuvent augmenter la perméabilité intestinale et déclencher une inflammation, créant ainsi un environnement propice aux infections bactériennes qui nécessitent souvent des antibiotiques.
Afin d’atténuer ces effets négatifs, les nutritionnistes et les experts en santé animale recommandent des stratégies visant à réduire la quantité de protéines non digérées qui atteignent l’intestin postérieur. Ces approches consistent notamment à réduire la teneur en protéines de l’alimentation tout en veillant à ce que les animaux reçoivent tous les acides aminés essentiels grâce à des compléments alimentaires et à formuler des régimes alimentaires basés sur des ratios protéiques idéaux. En outre, l’amélioration de la digestibilité des protéines par l’ajout d’enzymes protéases exogènes dans les aliments peut limiter davantage la fermentation protéolytique.
Gestion des mycotoxines
Les mycotoxines, composés nocifs produits par certains champignons qui contaminent courramment les aliments pour animaux, sont connues depuis longtemps pour endommager l’intestin et provoquer des inflammations. Cependant, des recherches récentes menées par des scientifiques chinois révèlent un nouvel impact de ces toxines sur la RAM.
L’étude a montré que le désoxynivalénol (DON), une mycotoxine très répandue, perturbe le microbiote intestinal des poulets de chair en enrichissant les gènes de résistance aux antibiotiques au sein de la communauté microbienne intestinale. De plus, le DON renforce l’expression des facteurs de virulence chez les bactéries gram-positives, augmentant ainsi leur potentiel pathogène. Plus inquiétant encore, le DON semble favoriser le transfert horizontal de gènes entre les bactéries, accélérant ainsi la propagation de souches résistantes aux antibiotiques.
Cette découverte met en évidence un lien crucial et jusqu’alors sous-estimé entre la contamination par les mycotoxines et l’augmentation de la RAM.
Biosécurité : protéger la santé animale
La biosécurité est largement reconnue comme le fondement d’une production durable de protéines animales. Elle implique la mise en œuvre de mesures globales visant à minimiser le risque d’introduction et de propagation d’agents pathogènes au sein des exploitations agricoles, entre celles-ci, entre les humains et les animaux, et dans l’environnement.
Les AGP ont souvent été utilisés non seulement pour améliorer la croissance et l’efficacité alimentaire du bétail, mais aussi pour compenser de mauvaises conditions de gestion telles qu’un assainissement inadéquat et des conditions d’hébergement sous-optimales. Cette dépendance à l’égard des AGP pour prévenir les maladies souligne la nécessité urgente d’améliorer la biosécurité et les pratiques de gestion des exploitations agricoles.
De nombreuses études ont démontré que les exploitations agricoles qui respectent strictement les normes de biosécurité obtiennent des résultats nettement meilleurs que celles dont les normes sont moins strictes. Le renforcement des protocoles de biosécurité améliore non seulement la santé et la productivité des animaux, mais contribue également à réduire l’utilisation des antibiotiques et à lutter contre la RAM.
Améliorer l’efficacité des vaccins
Le maintien d’une biosécurité rigoureuse minimise l’exposition aux agents pathogènes, créant ainsi un environnement optimal pour une réponse immunitaire forte à la vaccination. Le système immunitaire peut alors allouer ses ressources à la production d’anticorps de haute qualité en réponse à la vaccination afin d’induire une immunité spécifique, renforçant ainsi la protection contre les maladies.
Si la charge pathogène dans l’environnement est excessivement élevée (par exemple lors d’épidémies ou dans des environnements où la biosécurité est insuffisate), elle peut submerger l’immunité conférée par les vaccins, en particulier lorsque l’immunité du troupeau n’est pas encore pleinement établie ou que l’exposition aux agents pathogènes est extrême.
Utilisation responsable des antibiotiques
Il est important de reconnaître sans équivoque le devoir fondamental de notre industrie de veiller à ce que les animaux atteints d’infections bactériennes reçoivent un traitement antibiotique rapide et efficace. Dans le même temps, il convient de reconnaître l’importance cruciale de protéger la santé publique en minimisant le développement et la propagation de la RAM. À cette fin, je recommande une utilisation responsable et judicieuse des antibiotiques afin de réduire au minimum leur utilisation inutile pour la promotion de la croissance ou la prévention des maladies, tout en garantissant la santé animale, notamment :
- N’utiliser les antibiotiques qu’en cas de nécessité – les antibiotiques ne doivent être prescrits qu’en cas d’infection bactérienne confirmée ou fortement suspectée, en évitant leur utilisation pour des affections virales ou non infectieuses. L’utilisation prophylactique (préventive) doit être évitée.
- Effectuer des tests diagnostiques – dans la mesure du possible, utiliser des outils diagnostiques tels que la culture bactérienne et les tests de sensibilité aux antimicrobiens afin d’identifier l’agent causal et de sélectionner l’antibiotique le plus approprié. Cela permet d’éviter l’utilisation d’antibiotiques à large spectre ou inappropriés.
- Sélectionner des antibiotiques appropriés – choisir des antibiotiques à spectre étroit ciblant la pathogène identifié. Évitez les antimicrobiens d’importance critique pour la médecine humaine, tels que la colistine, la tigécycline, la vancomycine et l’amoxiciline-acide clavulanique, afin de préserver leur efficacité.
Collaboration de la ferme à la table
La menace croissante de la RAM, qui ne touche pas uniquement l’élevage, est une préoccupation mondiale urgente qui exige une action concertée de toutes les parties prenantes du système de production alimentaire. Des fabricants d’intrants, des fournisseurs, des producteurs aux transformateurs, détaillants, consommateurs et décideurs politiques, la collaboration tout au long de la chaîne de valeur est essentielle pour lutter efficacement contre la RAM et garantir un approvisionnement durable en protéines nutritives.
Le défi de la RAM est complexe et multiforme, mais grâce à la collaboration et à l’innovation tout au long de la chaîne de valeur, nous pouvons préserver l’efficacité des antimicrobiens pour les générations futures tout en garantissant un approvisionnement stable en protéines animales nutritives. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre.



