Relever un défi structurel persistant à l’échelle mondiale
par Clément Soulet, Global Category Management – Agents anti-mycotoxins, Cargill Animal Nutrition & Health, France
Dans les opérations d’alimentation animale à l’échelle mondiale, les mycotoxines continuent d’éroder silencieusement la performance et la rentabilité des animaux – souvent sans déclencher d’alertes réglementaires. La baisse de l’efficacité alimentaire, l’immunité compromise et les pertes de reproduction liées à une contamination de faible niveau sont fréquemment absorbées comme un bruit de fond dans les systèmes de production plutôt que reconnues comme un facteur de risque contrôlable. Cela s’explique par le fait que la contamination par les mycotoxines est encore trop souvent considérée comme un problème occasionnel lié à des échecs de récolte isolés.
Les données de surveillance à long terme racontent une autre histoire. Si la variation d’une année à l’autre est inévitable, la pression des mycotoxines est devenue une caractéristique structurelle de la production mondiale d’aliments pour animaux, façonnée par la variabilité climatique, les flux commerciaux mondiaux et une origine des ingrédients de plus en plus complexe. Le rapport mondial sur les mycotoxines 2025 de Cargill confirme cette réalité.
Basé sur près de 390 000 analyses menées dans 41 pays, il s’agit de l’un des plus grands et des plus cohérents efforts de surveillance des mycotoxines dans l’industrie de l’alimentation animale. Les résultats montrent que l’exposition aux mycotoxines continue d’affecter une proportion significative des ingrédients pour aliments à l’échelle mondiale, avec des implications directes et continues pour la santé, la performance et la rentabilité des animaux d’élevage.
En 2025, 71 % des échantillons testés contenaient au moins une mycotoxine détectable et 34 % dépassaient les seuils de risque basés sur la performance – des niveaux associés à des impacts mesurables sur la performance animale. Ces chiffres sont globalement cohérents avec les années précédentes, confirmant que les mycotoxines ne sont pas un pic ponctuel, mais un risque de production persistant qui doit être géré de manière proactive plutôt que réactive.
Redéfinir l’évaluation des mycotoxines
Une caractéristique clé du rapport mondial sur les mycotoxines de Cargill est son accent sur le risque basé sur la performance, plutôt que sur les seules limites réglementaires. Les seuils réglementaires restent essentiels pour la sécurité et la conformité des aliments, mais ils ne reflètent pas toujours les niveaux de contamination à partir desquels les pertes biologiques et économiques commencent à se produire.
Les seuils basés sur la performance répondent à une question plus pratique à laquelle sont confrontés quotidiennement les nutritionnistes et les producteurs : à partir de quel niveau une mycotoxine commence-t-elle à nuire à la performance animale ? Ces seuils sont adaptés à l’espèce, au stade de production et aux mycotoxines spécifiques, et sont établis à partir d’essais in vivo, de méta-analyses et d’approches de modélisation qui corrèlent les niveaux de contamination aux pertes de productivité.
Cette perspective représente un changement important. Elle fait passer la gestion des mycotoxines d’une logique binaire “conforme ou non conforme” à une compréhension du risque plus pertinente économiquement. En traduisant les résultats analytiques en impact attendu sur la performance, les producteurs peuvent mieux aligner les données de tests avec les décisions de formulation, le choix des ingrédients et les stratégies d’atténuation.
Une menace persistante : DON, FUM et ZEn
Malgré la variabilité régionale, trois mycotoxines continuent de dominer le profil de risque de performance mondial : le déoxynivalénol (DON), les fumonisines (FUM) et la zéaralénone (ZEN).
En 2025, le DON est resté la mycotoxine la plus répandue et présentant le risque de performance le plus élevé au niveau mondial, avec plus de la moitié des analyses dépassant les seuils basés sur la performance. Le FUM a montré une augmentation notable du risque par rapport à l’année précédente, tandis que le ZEN est resté constamment élevé dans plusieurs régions.
Ces toxines sont principalement associées aux céréales et aux ingrédients à base de maïs qui constituent la base de la plupart des formulations d’aliments. Leur impact se limite rarement à des signes cliniques aigus, qui surviennent généralement lors de contaminations par les mycotoxines dépassant les seuils réglementaires et de sécurité. Au contraire, les contaminations par les mycotoxines au-dessus des seuils de performance se traduisent souvent par des effets succiniques potentiels, une réduction de la consommation d’aliments, une altération de l’intégrité intestinale, une résilience immunitaire compromise et une baisse des performances reproductives – des effets difficiles à isoler mais coûteux à long terme.
Exposition multi-mycotoxins : la nouvelle réalité
L’un des enseignements les plus importants du jeu de données 2025 est que l’exposition multi-mycotoxines est devenue la norme, et non l’exception. Près de la moitié des échantillons testés pour plusieurs mycotoxines contenaient simultanément trois contaminants ou plus.
Cela est crucial car les mycotoxines agissent rarement seules. Une co-contamination peut survenir lorsqu’une seule moisissure produits plusieurs toxines, lorsque différentes espèces fongiques infectent la même culture ou lorsque des aliments composés combinent plusieurs ingrédients contaminés. Par conséquent, les animaux sont généralement exposés à des mélanges de mycotoxines à des niveaux faibles à modérés.
D’un point de vue biologique, ces mélanges peuvent avoir des effets additifs voire synergiques. Par exemple, une exposition combinée au DON et au ZEN peut compromettre l’intégrité de la barrière intestinale plus gravement que chaque toxine prise isolément. Une exposition simultanée à plusieurs toxines peut surcharger les voies de détoxication hépatique, altérer les réponses immunitaires et réduire l’efficacité des vaccins, augmentant ainsi la susceptibilité globale aux maladies.
Se concentrer exclusivement sur les toxines individuelles ou les seuils réglementaires risque donc de sous-estimer l’impact réel sur la performance. La charge totale en mycotoxines et les effets d’interaction doivent être pris en compte pour évaluer et gérer précisément le risque.
La variation régionale exige une interprétation locale
Bien que la pression des mycotoxines soit mondiale, le rapport met en évidence d’importantes différences régionales en termes de prévalence et de profils de risque. l’Amérique du Nord et la Chine continuent de faire face à une forte pression du DON. l’Amérique centrale et du Sud présentent un risque élevé de FUM, en particulier dans le maïs et les fourrages. En Europe, le DON, le FUM et le ZEN restent des préoccupations majeures. En Asie, la pression de l’aflatoxine (AFL) a augmenté par rapport à l’année précédente, tandis que le Moyen-Orient et l’Afrique ont connu une hausse notable du risque lié au ZEN.
Ces tendances soulignent un principe clé : les moyennes mondiales fournissent un contexte, mais une gestion efficace doit être adaptée localement. L’approvisionnement en ingrédients, les conditions climatiques, les pratiques de stockage et les stratégies de formulation varient considérablement selon les régions, tout comme les profils de mycotoxines qui en résultent. L’application de stratégies uniformes d’atténuation ou de tests à travers les régions risque à la fois de sous-estimer ou de surestimer les menaces réelles pour la performance.
De la surveillance à l’action
Compte tenu de sa nature persistante, la gestion du risque mycotoxine doit être considérée comme un processus continu, et non comme une intervention ponctuelle. Les programmes efficaces suivent généralement quatre étapes interconnectées : identifier, évaluer, gérer et surveiller.
L’identification commence par des tests ciblés, axés sur les mycotoxines et les ingrédients les plus pertinents pour chaque région et système de production. L’évaluation nécessite d’interpréter les résultats selon une perspective basée sur la performance, en tenant compte de l’exposition multi-mycotoxines. La gestion doit ensuite être proportionnée au risque, combinant la sélection des ingrédients, les ajustements de formulation lorsque cela est possible et des solutions d’atténuation ciblées. Enfin, une surveillance continue est essentielle, car la pression des mycotoxines évolue avec le climat, l’approvisionnement et la dynamique du marché.
La valeur de la surveillance réside non seulement dans la détection mais aussi dans l’anticipation – utiliser les données pour agir avant que les pertes de performance ne deviennent visibles.
Gérer l’impact, pas l’élimination du risque
La principale leçon à tirer des données de 2025 n’est pas une raison de s’alarmer mais d’être réaliste. La pression des mycotoxines reste structurellement élevée et il est peu probable qu’elle diminue à court terme. La variabilité climatique et des chaines d’approvisionnement mondiales de plus en plus complexes continueront de façonner les profils de risque.
Pour les fabricants d’aliments et les éleveurs, le défi n’est pas d’éliminer totalement les mycotoxines – un objectif irréaliste – mais de comprendre et de gérer efficacement leur impact sur la performance. Dans ce contexte, l’avantage concurrentiel provient de plus en plus d’une meilleure interprétation des données, et non simplement d’une multiplication des tests. Combiner une expertise technique expérimentée, des plateformes de données robustes qui transforment la surveillance en informations exploitables et des solutions ciblées conçues pour atténuer le risque permet aux producteurs de passer de la réaction à la prévention. Lorsque les personnes, l’analyse et les produits travaillent ensemble, la gestion des mycotoxines devient non seulement une mesure défensive, mais aussi un levier pour protéger la santé animale, augmenter la productivité et améliorer l’efficacité globale de la production dans un environnement où les mycotoxines ne sont plus une exception, mais une réalité attendue.